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Le design se sape

Salon du meuble de Milan


Des froufrous, des boutons, des installations... Empruntant à la mode ou à l'art contemporain, le design verse dans l'apparat. Résultat, la création étouffe un peu.


Un immense étal de sièges blancs, dans un espace immaculé, lumineux. Les fauteuils Pane Chair, du Japonais Tokujin Yoshioka, ressemblent à des brioches chinoises. Ils sont en polyester élastomère, moulés et soufflés comme des gâteaux. Des écrins extrêmement purs, douillets, légers. Au loin, derrière ce grand loft un peu irréel, une intense pluie de fibres plastiques, un brouillard.

Quand on a traversé ce fog, apparaît, évanescent, un concept-car, blanc toujours : la Lexus L-finesse, de la marque haut de gamme de Toyota. Plus la peine de montrer une automobile dans sa forme, son confort et ses atouts technologiques, son design n'est ici qu'esquissé, cette luxueuse est enrobée dans une installation «artistique».

Ainsi, le Salon du meuble de Milan, qui s'est tenu du 5 au 10 avril, entre la Fiera à Rho-Pero et le off en ville, était lancé. Ou comment le design, d'année en année sur ce Salon international dominant, s'envole à tous vents. Attrapé par une brise légèrement arty ­ pour lui donner le sens qu'il n'aurait plus ? Par la surcommunication événementielle, comme en témoignent les pièces monstres des frères brésiliens Campana, chez Edra. Des caïmans ou autres octopus géants et tentaculaires, du superfétatoire qui fait disparaître processus, forme et contenu. Du show pour le show, un chant du signe du design ? Surtout, la tempête de la mode a fini par transmettre ses virus chichiteux et éphémères, et ses mauvaises manières de placer des body-guards en noir aux portes des soirées, chez Dolce & Gabbana particulièrement, pour garder les dernières oeuvres sculpturales de la star anglaise Ron Arad.

Arty show
Que les portes de Milan, de Porta Nuova à Ticinese, aient été de la party, dressant une ceinture de lumière autour de la ville, cela fait partie du nouveau folklore urbain type Nuits blanches. Mais on a vu l'entreprise de mobilier de bureau Ahrend s'entourer d'une exposition artistique ; de plus en plus de galeries d'art déplacer nombre d'artistes vers le design. Le mouvement inverse se produit quand Matali Crasset se fait la scénographe de l'exposition d'art «Il Diavolo del focolare» («Le démon du foyer») à la Triennale. Pour encadrer des oeuvres exclusivement féminines (de Patti Smith, Nan Goldin, Sarah Ciraci...) censées interroger la relation de la «nouvelle femme avec la nouvelle maison», Matali Crasset y met tant de flammes que son «oeuvre» devient un peu redondante et envahissante.

La sémantique s'immisce aussi abusivement dans ces va-et-vient. Après avoir perverti le sens du «minimalisme» durant toutes les années 90 pour évoquer une simple tendance zen, c'est au tour de l'expressionnisme d'être convoqué. L'Anglais Tom Dixon s'en fait particulièrement le chantre. Chez Artek, on évoque des «galeries» d'objets. Chez Moroso, «l'art contemporain est utilisé comme catalyseur d'énergie, inspirateur du design», cette année à travers l'installation de l'Allemand Tobias Rehberger qui «pervertit les ambiances et objets domestiques». Assez littéral et, au final, de l'ambiancing.

Mais il suffit d'aller au Palazzo Reale pour retrouver un dialogue des plus pertinents entre art et design. L'exposition consacrée à Max Bill (1908-1994), peintre, sculpteur, architecte, designer et dessinateur suisse, réconcilie toutes les disciplines avec un long cheminement marqué par l'art concret, le Bauhaus, les mathématiques, la construction et la direction de l'école d'Ulm. Un ruban sans fin, une oeuvre «noeud de Moebius» où Max Bill tisse passages, liens, manifestes entre peinture et sculpture, graphisme et objet. Avec ses pendules, il redonne la bonne heure du design.

Couture apparente
Si on emballe le design avec de l'art, voici qu'il se fait aussi habiller. Le nouveau Palais de la Fiera, signé Massimiliano Fuksas (lire ci-contre), donnait le ton, tout en résille de verre et d'acier. Tapisseries, dentelles, canevas, bobines, découpes, plissés, passementeries, rubans, laines, l'effet couture et tricot s'impose. Les meubles ne sont pas seulement recouverts de différents tissus, ils se sapent. Le point d'orgue de cette onde couture, c'est la rencontre entre Moroso, Ron Arad et Issey Miyake. La Ripple Chair est vêtue d'un petit cardigan qui lui donne des ailes. L'effet est plutôt seyant et, au moins, la forme de ce siège icône est respectée. Dans la même maison, l'Espagnole Patricia Urquiola ne s'en sort pas mal, avec notamment une chaise longue recouverte de fleurs en relief, en feutre.

Ce flirt avec la mode et les métiers de la couture n'est pas tout nouveau. L'an dernier, Starck avait lancé sa chaise Couture façon Chanel, chez XO. Et de nombreux sièges ont été maintes fois camouflés, mais dans le sens économe et écologique du «do it yourself», cher au collectif néerlandais Droog Design. Chez Droog, d'ailleurs, qui ne fait plus que recycler des produits donneurs de leçon et marchands de bonheur, on se lovera dans Undercover, une assise dotée d'une couverture (d'autiste ?) avec boutons loudspeakers, connectibles avec une radio FM. La Néerlandaise Hella Jongerius a elle aussi développé, depuis longtemps et avec talent, son art de broder des assiettes. On la retrouve avec plaisir sur le stand allemand Vitra, où elle propose une chaise et un canapé, avec boutons apparents, assez décalés et drolatiques.

Mais l'effet travestissement ne matraque pas toujours avec la même aisance. Chez Moooi, on frise la catastrophe avec le canapé Naked de Marcel Wanders, customisable, l'un est même déguisé en Catherine de Russie. Et, quitte à hybrider mode et design, autant s'adresser à des spécialistes, les Bless, deux stylistes franco-allemandes qui connectent depuis belle lurette objets et chiffons en tous genres et qui nous offrent, à Milan, une bonne pause dans leur hamac en fourrure.

Ce nouveau fagotage des meubles se double d'effets décoratifs tous azimuts. Fleurettes, découpes, tarabiscotages complexes envahissent les objets, les matériaux. Le motif pour le motif ? On sent là les effets de la technologie, des performances de la découpe au laser, de la stéréolithographie, qui ouvrent de nouveaux champs de formes complexes. Mais on devine aussi derrière toutes ces afféteries, parfois aux limites du kitsch, la volonté d'attaquer et de séduire les marchés asiatiques.

La confusion est telle que, lorsqu'on rencontre à la Pelota une entreprise britannique comme Etablished & Sons, qui présente des pièces aussi élémentaires que les caisses «supernormales» de Jasper Morrison ou l'impeccable chaise Pinch de Mark Holmes ­ tiens, elles ne sont ni décorées ni froufroutantes ! ­, on prendrait le tout pour de l'arte povera.

Liberation
Vendredi 14 Avril 2006

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